Un souvenir qui dépasse la politique
Pour toute une génération de Camerounais, les villes mortes ne sont pas un simple épisode de l’histoire nationale.
Elles sont un souvenir.
Le souvenir d’un pays qui semblait retenir son souffle.
D’une jeunesse qui voyait l’avenir se brouiller.
Et d’une époque où la crise économique rencontrait la contestation politique.
Le souvenir de rues désertes.
De commerces fermés.
D’écoles perturbées.
De taxis absents.
De parents qui hésitaient à quitter leur domicile.
De journées où personne ne savait vraiment ce qui allait se passer.
Trente ans plus tard, beaucoup présentent encore les villes mortes comme une simple conséquence de la revendication du multipartisme au début des années 1990.
Cette explication contient une part de vérité.
Mais elle ne suffit pas à comprendre pourquoi des millions de Camerounais ont soutenu, accepté ou subi l’arrêt progressif d’une partie de l’activité du pays.
Pour comprendre les villes mortes, il faut remonter plusieurs années avant les premières manifestations.
Car leur histoire commence d’abord par une crise économique.
Une jeunesse confrontée à un avenir qui se referme
À la fin des années 1980, de nombreux jeunes Camerounais voient progressivement leurs certitudes disparaître.
J’étais alors lycéen.
Comme beaucoup de mes camarades, j’espérais poursuivre des études supérieures et construire un avenir meilleur.
Quelques années plus tôt encore, ceux qui abandonnaient les études trouvaient relativement facilement un emploi dans l’administration ou dans certaines entreprises publiques et privées.
Mais cette réalité s’effondrait.
Les entreprises commençaient à licencier.
Le chômage progressait.
Des familles jusque-là stables découvraient l’incertitude.
Je me souviens notamment de mon grand frère qui perdit son emploi durant cette période.
Pour beaucoup de jeunes, la question n’était donc pas d’abord politique.
Elle était économique.
Quel avenir restait-il lorsque les entreprises fermaient et que les perspectives diminuaient chaque année davantage ?
Une crise qui frappe toute l’Afrique francophone
Le Cameroun n’est alors pas un cas isolé.
À la fin des années 1980, une grande partie de l’Afrique francophone traverse une crise économique profonde.
Les cours mondiaux du cacao, du café et de plusieurs matières premières chutent fortement.
Pour des économies largement dépendantes de leurs exportations agricoles, le choc est brutal.
Les recettes publiques diminuent.
Les déficits augmentent.
L’endettement devient un problème majeur.
Sous la pression du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, de nombreux États adoptent des programmes d’ajustement structurel.
Les dépenses publiques sont réduites.
Les recrutements ralentissent.
Les investissements diminuent.
Le niveau de vie se dégrade.
Quelques années plus tard, la dévaluation du franc CFA de janvier 1994 viendra confirmer aux yeux de nombreux Africains l’ampleur de la crise qui s’était installée depuis longtemps.
Dans ce contexte, les frustrations économiques deviennent progressivement des frustrations politiques.
Le vent des conférences nationales
Pendant que les difficultés économiques s’aggravent, un autre phénomène traverse le continent.
Au Bénin, la Conférence nationale souveraine de 1990 ouvre une séquence politique nouvelle.
L’événement marque les esprits dans toute l’Afrique francophone.
Rapidement, des revendications similaires apparaissent au Togo, au Congo, au Niger et dans plusieurs autres pays.
Les populations découvrent qu’il est possible de remettre en question l’organisation du pouvoir.
Les radios diffusent les débats.
Les journaux relaient les événements.
Les étudiants discutent de démocratie et de réformes.
Les oppositions s’organisent.
Au Cameroun, beaucoup observent alors cette vague avec distance.
Une phrase revient souvent :
« Le Cameroun, c’est le Cameroun. »
Autrement dit, ce qui se passe ailleurs ne se passera pas forcément ici.
Pourtant, la vague finit par atteindre le pays.
Quand le Cameroun bascule
Au début des années 1990, plusieurs événements accélèrent les tensions politiques.
Des figures comme Yondo Black contribuent à remettre publiquement en question le monopole politique existant.
La revendication du multipartisme gagne du terrain.
Les arrestations de militants et les tensions entre pouvoir et opposition alimentent la mobilisation.
Les principaux foyers de contestation apparaissent dans le Littoral, l’Ouest et le Nord-Ouest.
Douala devient l’un des centres majeurs du mouvement.
Mais progressivement, Yaoundé est également touchée.
La contestation cesse alors d’être un phénomène observé à distance.
Elle entre dans la vie quotidienne.
Quand les villes mouraient réellement
C’est dans ce contexte que naît le phénomène des villes mortes.
L’expression est puissante.
Une ville morte n’est pas une ville détruite.
C’est une ville qui cesse volontairement de fonctionner.
Les commerces ferment.
Les marchés se vident.
Les taxis disparaissent.
Les administrations tournent au ralenti.
Les écoles sont perturbées.
L’activité économique se fige.
Dans certaines régions, le mouvement prend une ampleur considérable.
À Yaoundé, il devenait parfois difficile de suivre normalement les cours.
Je me souviens d’une manifestation qui remonta jusqu’aux abords de notre lycée.
La police anti-émeute intervint pour disperser les manifestants.
Le proviseur tentait d’empêcher les élèves de quitter l’établissement.
Dans la confusion, il fut lui-même atteint par un puissant jet d’eau lancé par les forces de l’ordre.
Ce jour-là, beaucoup d’entre nous comprirent que la crise n’était plus une affaire réservée aux responsables politiques.
Elle s’était invitée jusque dans les salles de classe.
Pourquoi les villes mortes ont-elles autant fonctionné ?
La réponse ne réside pas uniquement dans la revendication du multipartisme.
Les villes mortes ont trouvé leur force dans l’accumulation de frustrations diverses.
Crise économique.
Chômage.
Perte de confiance dans l’avenir.
Le multipartisme fournissait un drapeau. La crise fournissait les combattants.
Influence des conférences nationales.
Revendications démocratiques.
Toutes ces tensions convergent au même moment.
Le multipartisme fournit un drapeau.
La crise fournit les combattants.
Sans le contexte économique de l’époque, il est peu probable que le mouvement ait connu une telle ampleur.
L’élection de 1992 et la bataille des perceptions
L’élection présidentielle de 1992 constitue un tournant majeur.
Le scrutin oppose notamment Paul Biya et Ni John Fru Ndi.
Les résultats officiels donnent Paul Biya vainqueur.
Mais dans une partie importante de l’opinion publique, notamment au sein de l’opposition, la conviction s’installe que Ni John Fru Ndi aurait remporté le scrutin.
Cette divergence de perception nourrit durablement les tensions politiques.
Les appels à la contestation se poursuivent.
Les villes mortes continuent de marquer certaines régions.
La fracture politique s’approfondit.
Une victoire psychologique pour le pouvoir
Avec le recul, les villes mortes produisent un effet rarement analysé.
Malgré l’ampleur de la contestation, le régime demeure en place.
Pour une partie de la population, cette capacité à traverser la plus grave crise politique depuis l’indépendance renforce l’image d’un pouvoir capable de résister aux tempêtes.
Cette perception contribue progressivement à installer une forme de stabilité psychologique autour du régime.
Même parmi certains citoyens critiques, l’idée s’impose que l’alternance politique sera beaucoup plus difficile qu’on ne l’imaginait au début des années 1990.
Cette dimension psychologique constitue sans doute l’un des héritages les plus durables de cette période.
Une mémoire toujours vivante
Trente ans plus tard, les villes mortes continuent de susciter des interprétations opposées.
Pour certains, elles représentent un moment fondateur de la lutte démocratique camerounaise.
Pour d’autres, elles rappellent une période de paralysie économique, de tensions et d’incertitude.
Mais quelle que soit l’interprétation retenue, une réalité demeure.
Les villes mortes ont profondément marqué la mémoire collective du Cameroun.
Elles furent le point de rencontre entre une crise économique africaine, une vague démocratique régionale et une bataille politique dont les effets continuent encore aujourd’hui d’influencer la vie publique camerounaise.
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L’héritage des villes mortes : une leçon toujours d’actualité
Les villes mortes n’appartiennent pas uniquement à l’histoire.
Leur héritage continue d’influencer la vie politique camerounaise.
Depuis les années 1990, chaque période de forte tension électorale a ravivé le souvenir de cette époque.
Les appels à la désobéissance civile, aux journées de paralysie ou aux villes mortes ont régulièrement réapparu dans le débat public.
Les élections récentes en ont fourni une nouvelle illustration.
Comme en 1992, une partie de l’opposition a contesté les résultats officiels et revendiqué la victoire. Certains mouvements ont appelé à des formes de mobilisation rappelant les villes mortes des années 1990.
Pourtant, contrairement aux attentes de leurs promoteurs, ces appels n’ont pas produit les effets espérés.
Une partie importante de la population est restée prudente.
Pourquoi ?
Parce que les villes mortes ont laissé un héritage plus complexe qu’il n’y paraît.
Dans la mémoire de nombreux Camerounais, elles ne symbolisent pas uniquement la contestation politique.
Elles évoquent également :
• les pertes économiques ;
• les commerces fermés ;
• les journées sans revenus ;
• les agressions ;
• les pillages ;
• les écoles perturbées ;
• l’incertitude ;
• et parfois la peur.
Pour beaucoup de citoyens, le souvenir dominant n’est pas celui d’une victoire politique.
C’est celui d’un coût élevé supporté par la population ordinaire.
Or, malgré plusieurs mois de paralysie, les changements espérés par une partie des manifestants ne se sont pas concrétisés de la manière attendue.
Cette réalité explique en partie pourquoi les appels récents aux villes mortes ont rencontré davantage de prudence que d’enthousiasme.
L’une des principales leçons de cette période est peut-être la suivante :
Une stratégie de contestation ne se juge pas seulement à sa capacité à perturber le fonctionnement d’un pays.
Elle se juge aussi à sa capacité à produire des résultats concrets pour les populations.
Trente ans après, les villes mortes continuent donc d’interroger le Cameroun.
Elles posent une question simple mais fondamentale :
Comment transformer la colère populaire en changement durable sans faire porter l’essentiel du coût aux citoyens eux-mêmes ?
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FAQ : Les villes mortes au Cameroun
Pourquoi appelait-on cela les villes mortes ?
Parce que les commerces, les transports, les marchés et de nombreuses activités s’arrêtaient volontairement. Les villes semblaient paralysées, comme si elles étaient devenues « mortes ».
Quand ont commencé les villes mortes au Cameroun ?
Les villes mortes apparaissent principalement au début des années 1990 dans un contexte de crise économique, de revendications démocratiques et de contestation politique.
Les villes mortes étaient-elles uniquement liées au multipartisme ?
Non. Le multipartisme a joué un rôle important, mais les villes mortes s’inscrivent également dans une crise économique profonde qui touchait l’ensemble de l’Afrique francophone.
Quel lien existe entre les villes mortes et l’élection de 1992 ?
L’élection présidentielle de 1992 a prolongé les tensions politiques. Une partie de l’opposition contestait les résultats officiels et considérait que Ni John Fru Ndi avait remporté le scrutin.
Pourquoi les appels récents aux villes mortes ont-ils moins mobilisé ?
Pour une partie de la population, les villes mortes restent associées aux pertes économiques, aux perturbations scolaires et aux difficultés quotidiennes vécues dans les années 1990.
Les villes mortes ont-elles changé le Cameroun ?
Oui. Elles ont profondément marqué la mémoire collective et influencé durablement la manière dont les Camerounais perçoivent la contestation politique et le changement.
