Tontinards et Sardinards : origine, signification et portrait dans Le Bal des Vautours sur le Continent

Par Manissingan — Éditions EGS

Si vous avez déjà suivi les débats politiques de la diaspora camerounaise sur Facebook, WhatsApp ou YouTube, vous avez forcément croisé ces deux mots : tontinards et sardinards. Deux termes devenus des étiquettes, des identités, parfois des insultes — et qui disent, mieux que bien des analyses, l’état de fracture dans lequel se trouve la communauté camerounaise en diaspora depuis la fin des années 2010. C’est précisément cette réalité que Manissingan a placée au cœur de son roman Le Bal des Vautours sur le Continent.

D’où viennent ces termes ? L’origine réelle des mots

Les termes tontinard et sardinard ne sont pas nés dans la fiction. Ils ont émergé dans la réalité politique camerounaise, et plus précisément dans le contexte de l’élection présidentielle de 2018 et de ses suites.

Le mot « tontinard » est attribué au professeur Owona Nguini, penseur politique camerounais, qui l’a accolé aux militants du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), le parti du professeur Maurice Kamto. L’origine vient d’une déclaration de Kamto lui-même lors d’un meeting à Baham, où il aurait déclaré que ses partisans étaient « fatigués de tontiner au profit des autres » — c’est-à-dire de cotiser collectivement pour enrichir un système qui les exclut. La tontine, pratique d’épargne collective très ancrée dans les cultures africaines, est ainsi devenue une métaphore politique : les tontinards sont ceux qui ont décidé de cesser de financer la survie d’un régime qui ne leur profite pas.

Le mot « sardinard », lui, a été forgé et popularisé par Paul Chouta, journaliste et militant. Il tire son origine d’une pratique de la gouvernementalité du parti-État RDPC, qui consiste à distribuer des cadeaux — dont des sardines en boîte — lors de meetings ou de mobilisations pour s’assurer l’allégeance des foules. Le sardinard serait donc celui qui se laisse acheter pour une boîte de sardines, celui qui soutient le régime par intérêt immédiat plutôt que par conviction.

Deux camps, deux visions du Cameroun

Au-delà de leurs origines étymologiques, les deux termes ont rapidement dépassé leur sens premier pour cristalliser deux philosophies politiques opposées, voire deux manières d’être et de penser le Cameroun.

Les tontinards se reconnaissent dans :

  • la contestation radicale du régime Biya ;
  • la demande d’alternance politique et de rupture avec le système en place ;
  • la solidarité avec les victimes de la crise anglophone et des injustices ;
  • une présence forte sur les réseaux sociaux, dans les manifestations, les meetings de la diaspora.

Les sardinards se reconnaissent dans :

  • la défense de la stabilité et des institutions existantes ;
  • la méfiance envers les mouvements de rupture jugés déstabilisateurs ;
  • le soutien, parfois critique, au régime ou à ses relais ;
  • le rejet de ce qu’ils perçoivent comme une radicalisation ou une dérive tribale des opposants.

Plusieurs analystes camerounais ont souligné le risque de dérive ethnique de ces catégories : les tontinards étant parfois assimilés aux Bamiléké (ethnie réputée pour la pratique de la tontine), les sardinards aux Beti (ethnie du président Biya). Cette ethnicisation des termes a été vivement critiquée. Comme l’écrit l’analyste Wandji K. : chaque ethnie possède ses sardinards — la fracture est sociale et politique, pas seulement ethnique.

Une guerre totale dans la diaspora

L’affrontement entre les deux camps ne s’est pas cantonné aux débats en ligne. Il a pris des formes concrètes, parfois violentes :

  • Boycott artistique : des artistes camerounais ont été interdits de scène en Europe par des militants tontinards les accusant d’être pro-régime. Des menaces, des injures et une véritable « fatwa artistique » ont été dénoncées par le Syndicat camerounais des musiciens.
  • Agressions physiques lors de manifestations ou de meetings.
  • Campagnes de dénigrement et de doxxing sur les réseaux sociaux.
  • Structuration en brigades : la Brigade Anti-Sardinards (BAS) d’un côté, la Brigade des Patriotes Camerounais de l’autre, chacune avec ses codes, ses stratégies et ses réseaux.

Cette guerre a profondément marqué les communautés camerounaises en France, en Belgique, en Allemagne et en Suisse, fracturant des familles, des amitiés, et des associations qui existaient depuis des décennies.

Ce que le roman en fait : le regard de Manissingan

Dans Le Bal des Vautours sur le Continent, Manissingan ne prend le parti d’aucun des deux camps. C’est précisément ce qui fait la force du roman. Eli, le personnage principal, observe les deux groupes depuis une distance progressive et lucide.

Les tontinards du roman sont décrits comme portés par une colère devenue méthode, où la visibilité est devenue une fin en soi. Ils dénoncent tout, accusent tout le monde, ne doutent jamais. La colère est recyclée comme un slogan.

Les sardinards répondent par l’ironie ou le mépris. Ils parlent de stabilité. Ils vont à l’investiture, reviennent avec des photos et des promesses. Et leurs vies ne changent pas non plus.

« Deux camps. Deux certitudes. Aucune route. »
— Le Bal des Vautours sur le Continent, Manissingan

C’est dans cet espace entre les deux — ni dénonciation aveugle ni acceptation complice — que le roman trouve sa puissance. Manissingan ne montre pas qui a raison. Il montre ce que les deux camps ont en commun : une tendance à confondre le débat avec l’action, l’image avec le changement, et l’affrontement symbolique avec une politique réelle au service des populations.

Pendant que tontinards et sardinards s’affrontent sur les réseaux et dans les rues d’Europe, au pays, les coupures d’électricité continuent. Les mères retenues à la maternité faute de pouvoir payer continuent. Le chômage avale les jeunes sans bruit. La vie continue, exactement là où elle s’était arrêtée.

Des termes qui dépassent le Cameroun

Ce qui rend la démarche de Manissingan particulièrement intéressante, c’est que les tontinards et les sardinards du roman ne sont pas seulement des personnages camerounais. Ils sont le portrait d’une fracture que l’on retrouve dans de nombreuses diasporas africaines : d’un côté ceux qui ont fait de la colère politique une identité, de l’autre ceux qui ont fait de la stabilité une excuse. Et au milieu, des populations entières dont les vies réelles ne figurent dans aucun des deux récits.

Le Bal des Vautours sur le Continent pose ainsi une question qui dépasse les frontières du Cameroun : à quoi servent les guerres symboliques de la diaspora si elles n’améliorent pas concrètement les vies de ceux qui sont restés ?

Sources:

Tribune de Genève – Manifestation contre la supposée présence de Paul Biya à Genève

Grand Conseil de Genève – Demande pour déclarer Paul Biya persona non grata

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