Le franc CFA à l’épreuve de 2026 : souveraineté proclamée, dépendance persistante

Le franc CFA à l’épreuve de 2026 : souveraineté proclamée, dépendance persistante

En 2026, le franc CFA rythme encore la vie quotidienne de quelque cent cinquante millions d’Africaines et d’Africains, de Dakar à Libreville. Rarement une monnaie aura été aussi contestée : dénoncée dans les discours, brandie comme le symbole d’une tutelle qui ne dit pas son nom, et pourtant toujours là, imperturbable. C’est précisément cet écart — entre le verbe qui condamne et la réalité qui persiste — qui mérite qu’on s’y arrête. Car il révèle quelque chose de profond sur la nature du pouvoir, de la dépendance, et des illusions qu’on entretient à leur sujet.

Aux origines d’un long malaise

Pour comprendre la ténacité du franc CFA, il faut remonter à sa naissance, en 1945. Son sigle signifiait alors « colonies françaises d’Afrique ». Depuis, le dispositif repose sur quelques piliers : une parité fixe, d’abord avec le franc puis avec l’euro ; une garantie de convertibilité assurée par le Trésor français ; la libre circulation des capitaux dans la zone ; et la centralisation d’une partie des réserves de change. Ce système a offert, il faut le reconnaître, une stabilité monétaire rare sur le continent : une inflation contenue, une monnaie convertible. Mais cette stabilité a un prix — celui d’une décision prise, pour partie, ailleurs. C’est là que naît le malaise, et il est aussi ancien que la monnaie elle-même.

Une monnaie qu’on dénonce plus qu’on ne remplace

Depuis l’annonce, fin 2019, de sa transformation en « eco », une rupture nous était promise. Plus de six ans plus tard, le constat est têtu : la réforme a surtout changé un nom et supprimé quelques symboles, sans toucher à l’architecture profonde du système. Beaucoup de bruit, peu de mouvement.

Pourquoi cette inertie ? Parce qu’une monnaie n’est pas qu’un drapeau qu’on remplace. C’est une promesse de stabilité, une confiance accumulée, une plomberie institutionnelle invisible. La dénoncer ne coûte qu’un discours ; la remplacer exige des réserves solides, une banque centrale crédible, une discipline budgétaire partagée et la confiance, à la fois, des marchés et des citoyens. Le paradoxe est cruel : plus la critique est bruyante, plus le statu quo paraît rassurant à ceux que l’inconnu effraie.

Le Sahel, entre ambition affichée et contrainte réelle

Les États de l’Alliance des États du Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger — ont fait de la souveraineté monétaire un étendard. L’idée d’une monnaie commune circule, portée par une volonté politique sincère et un désir de rupture avec l’ancien ordre. Mais il faut ici séparer soigneusement l’intention de la réalité. À ce jour, aucune monnaie de l’AES n’a vu le jour. Mieux : plusieurs annonces spectaculaires de « fin du franc CFA », largement partagées sur les réseaux, se sont révélées être de fausses informations, démenties par les vérificateurs de faits. Le projet existe ; l’illusion aussi.

Bâtir une monnaie, pour des économies dépendantes de quelques exportations et exposées aux chocs extérieurs, revient à construire en quelques années ce que d’autres ont mis des décennies à consolider. La souveraineté monétaire ne se décrète pas : elle se gagne dans un travail de fond, technique, patient et ingrat, loin des estrades et des communiqués.

Il ne s’agit pas de moquer l’aspiration à la souveraineté, parfaitement légitime, mais de la prendre au sérieux. Et prendre une monnaie au sérieux, c’est refuser les raccourcis : ni une signature au bas d’un communiqué, ni un slogan scandé dans un stade ne font naître la confiance. Celle-ci se construit dans la durée, par la preuve, loin du théâtre politique.

Ce que la monnaie dit du rapport de force

Au fond, la vraie question n’est pas « franc CFA, oui ou non ? », mais : qu’exige réellement la souveraineté ? Une monnaie forte suppose une économie capable de la porter — une production diversifiée, des institutions robustes, une gouvernance crédible. Sans cela, une nouvelle monnaie risquerait de reproduire, sous un autre nom, les mêmes dépendances : à l’égard des marchés, des bailleurs, ou d’un autre partenaire tout aussi intéressé. Changer de tuteur n’est pas s’affranchir.

C’est ici que le débat monétaire rejoint une question plus vaste : celle du lien entre la France, ses anciens partenaires et un continent qui cherche sa voie. La monnaie n’est qu’un symptôme visible d’une relation plus ancienne, faite d’intérêts croisés, d’ambiguïtés soigneusement entretenues et de récits que chacun raconte à son avantage.

La stabilité des uns, la frustration des autres

Reste une vérité inconfortable pour les deux camps. Les défenseurs du franc CFA ont raison de vanter sa stabilité ; ses adversaires ont raison de dénoncer ce qu’elle coûte en autonomie. Le drame est qu’on transforme trop souvent ce débat technique en procès moral, où chacun cherche un coupable plutôt qu’une solution. Or une monnaie n’est ni sacrée ni maudite : c’est un outil, dont la valeur dépend de ce qu’une société est capable d’en faire.

Comprendre avant de trancher

Face à un sujet aussi chargé d’émotion, la tentation est grande de choisir un camp avant d’avoir compris les mécanismes. C’est précisément ce que nous refusons. Comprendre le franc CFA — ses origines, ses servitudes réelles et ses illusions — c’est se donner les moyens de juger, et un jour d’agir, avec lucidité plutôt qu’avec ferveur.

C’est l’ambition de notre essai La France et l’Afrique sous Macron : à qui a profité l’ambiguïté ?, qui décrypte, au-delà de la seule monnaie, les logiques de dépendance et de pouvoir qui façonnent encore la relation franco-africaine. Non pour désigner des coupables faciles, mais pour rendre au lecteur ce dont on le prive trop souvent : les clés pour penser par lui-même.