Nairobi 2026 : quand Macron a répété mot pour mot son discours de 2017

Nairobi, 11 mai 2026. Il fait chaud sur la capitale kényane quand Emmanuel Macron monte sur la scène du Centre de conférences internationales Kenyatta. Devant lui, les délégués du Sommet Africa Forward — premier grand rendez-vous franco-africain organisé en terre anglophone depuis 1973. Derrière lui, neuf ans d’une politique africaine qui s’achève sur un paradoxe que personne à l’Élysée ne peut plus vraiment dissimuler.
Le président français prononce ce jour-là une phrase qu’il a déjà dite. Mot pour mot, ou presque. Il déclare la fin du « pré carré » français en Afrique, affirmant que l’époque où la France considérait le continent comme une arrière-cour était « terminée » depuis son accession au pouvoir en 2017.
Sauf que le 28 novembre 2017, dans une université de Ouagadougou, devant 800 étudiants burkinabè, il avait déjà dit exactement cela.
Cette scène résume à elle seule les ambiguïtés de la relation France Afrique sous Macron.
Sauf que le 28 novembre 2017, dans une université de Ouagadougou, devant 800 étudiants burkinabè, il avait déjà dit exactement cela.
France Afrique sous Macron : neuf ans de rupture annoncée
Ce n’est pas une anecdote. C’est le paradoxe fondateur de neuf ans de politique africaine française.
Emmanuel Macron a été le président français qui a le plus parlé de rupture avec l’Afrique. Le plus souvent. Le plus fort. Le plus longuement. Et c’est sous sa présidence que la France a perdu le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad et le Sénégal — cinq pays d’où ses soldats ont été chassés, parfois littéralement escortés jusqu’aux frontières.
À Nairobi, trois fauteuils restaient vides à la table des chefs d’État : ceux des dirigeants de l’Alliance des États du Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger. Trois absences qui résument à elles seules l’effondrement de l’architecture sécuritaire française au Sahel construite depuis les indépendances. Ces trois pays n’ont pas envoyé d’excuses protocolaires. Ils ont simplement refusé de venir.
Pour comprendre ce que signifie Nairobi 2026, il faut d’abord comprendre pourquoi le choix du Kenya n’est pas anodin. La France organise son grand sommet africain de fin de mandat à Nairobi — pays anglophone, pays non membre de la zone franc, pays sans passé colonial français — parce qu’elle ne pouvait plus l’organiser à Bamako, à Ouagadougou ou à Niamey. Le choix du lieu dit ce que les communiqués officiels taisent : le « pré carré » n’existe plus comme espace d’influence diplomatique française. Il s’est évaporé entre 2021 et 2024, coup d’État après coup d’État.
Africa Forward : un bilan en trompe-l’œil
Le sommet de Nairobi a produit des chiffres impressionnants. Vingt-trois milliards d’euros d’investissements annoncés. Des partenariats dans l’énergie, les infrastructures, la formation. Une déclaration finale saluant le « renouveau du partenariat franco-africain ».
Regardons ces chiffres de plus près.
Sur les 23 milliards annoncés, 14 milliards proviennent d’acteurs français — entreprises, fondations, et opérateurs publics comme l’Agence française de développement (AFD) et Proparco. Le « partenariat multilatéral » repose donc à 60 % sur des capitaux français orientés vers des marchés africains. Ce n’est pas un reproche en soi : l’investissement privé vaut mieux que l’aide liée. Mais appeler cela une « nouvelle relation » quand les flux financiers restent orientés dans la même direction qu’il y a vingt ans demande une précision que les conférences de presse n’offrent généralement pas.
L’analyste qui a résumé le plus nettement la journée l’a fait en marge de la cérémonie de clôture : « C’est son dernier sommet, et c’est un sommet en forme de bilan. C’est là où il a vraiment échoué. » Cette appréciation, formulée dans les couloirs et non dans les discours, dit ce que la photographie officielle dissimule soigneusement.
Un contre-sommet s’est tenu en parallèle à Nairobi, organisé par des organisations de la société civile africaine. Leurs participants qualifiaient Africa Forward de tentative de « repackager l’influence néocoloniale française » dans un nouveau vocabulaire de partenariat et d’investissement. La colère était là, présente, organisée, documentée — à quelques rues du Centre Kenyatta.
Ce que neuf ans ont produit
Revenons aux chiffres qui ne figuraient pas dans les discours de Nairobi.
La part de marché française en Afrique est passée de 11 % à moins de 4 % entre 2001 et 2023, La Chine capte désormais plus de 20 % du marché africain. La Turquie, l’Inde, les Émirats arabes unis ont multiplié leurs présences économiques sur le continent pendant que la France défendait des positions héritées plutôt qu’elle n’en conquérait de nouvelles.
Sur le plan militaire, la France maintient aujourd’hui zéro soldat au Mali, zéro au Burkina Faso, zéro au Niger. Son dispositif au Sénégal a été réduit à la demande des autorités dakaroises. Le Tchad, dont Paris avait soutenu la transition non démocratique après la mort d’Idriss Déby en 2021, a commencé à basculer vers le camp pro-russe et a exigé à son tour le départ des forces françaises.
Ce recul n’est pas le résultat d’une décision française souveraine. C’est le résultat de demandes formulées par des gouvernements africains — parfois élus, parfois issus de coups d’État — qui ont tous, à des moments différents et pour des raisons différentes, estimé que la présence française sur leur sol posait plus de problèmes politiques qu’elle n’en résolvait.
En privé, des responsables français reconnaissent désormais ce que les discours publics continuent de refuser de formuler clairement : « Pendant vingt ans, la France pensait tenir le verrou sécuritaire sahélien. Aujourd’hui, elle tente de revenir par l’économie, l’énergie et les infrastructures. » Mais d’autres puissances occupaient déjà le terrain quand ce retournement a été décidé.
Pourquoi la promesse ne pouvait pas tenir
La question la plus dérangeante n’est pas de savoir si Macron a menti en 2017. Elle est de comprendre pourquoi la même promesse, formulée avec la même sincérité apparente à neuf ans d’écart, a produit les mêmes résultats.
La réponse tient en un mot : structure.
La relation franco-africaine n’est pas simplement une politique étrangère qu’un président peut réorienter par discours. C’est une architecture — économique, militaire, monétaire, culturelle — construite sur soixante ans et enracinée dans des institutions, des habitudes, des intérêts constitués de part et d’autre de la Méditerranée. Les grandes entreprises françaises présentes en Afrique depuis les indépendances. Les accords militaires bilatéraux signés en 1960. Les mécanismes monétaires du franc CFA. Les réseaux entre présidences française et africaines. Chacun de ces rouages a une logique propre, des acteurs qui en bénéficient, des institutions qui le perpétuent.
Cette architecture ne se démonte pas par décret. Elle ne se démonte pas non plus par bonne volonté.
La Françafrique n’est plus le système de valises de billets et d’interventions militaires secrètes que les années 1960–1990 ont documenté. Elle a mué. Les grands groupes français opèrent toujours en Afrique — parfois dans des conditions que leurs propres marchés domestiques n’auraient jamais tolérées.
Le franc CFA, malgré la « réforme historique » annoncée à Abidjan en décembre 2019, continue d’être imprimé à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme. Canal+, après le rachat de MultiChoice en septembre 2025, est devenu le leader incontesté de la télévision payante sur le continent avec plus de 40 millions d’abonnés dans 70 pays. La Françafrique classique contrôlait les ressources du sous-sol. Sa version 2.0 contrôle aussi ce que les populations africaines regardent chaque soir.
Ce n’est pas pour cela que Macron a échoué. Il a échoué parce qu’il a cru que changer le discours suffisait à changer la réalité. Parce qu’il a sous-estimé que les sociétés africaines avaient, silencieusement, pris leur indépendance intellectuelle et diplomatique bien avant que Paris ne décide de leur proposer une nouvelle relation. La jeunesse burkinabè qui l’applaudissait à Ouagadougou en novembre 2017 applaudissait, cinq ans plus tard, le départ de ses soldats.
Ce que Nairobi laisse ouvert
Le sommet de Nairobi n’est pas la fin de la relation franco-africaine. Mais il marque la fin d’une époque — celle où la France pouvait encore se présenter comme la puissance naturelle de référence pour l’Afrique francophone.
Ce qui vient après est une question ouverte. Plusieurs pays africains anglophones ont montré, à Nairobi, un intérêt réel pour une relation renouvelée avec Paris — à condition qu’elle soit bâtie sur d’autres bases que celles héritées de la décolonisation. Ce n’est pas une porte fermée. C’est une porte qui demande une clé différente.
La France possède-t-elle cette clé ? La réponse exige de comprendre d’abord ce qui s’est réellement passé entre 2017 et 2026. Pourquoi l’opération Barkhane a gagné toutes ses batailles et perdu sa guerre. Comment la promesse du franc CFA s’est transformée en réforme cosmétique. Qui, en définitive, a profité de neuf ans d’ambiguïté.
C’est précisément ce que le livre documente.
Cette série éditoriale prépare la sortie du livre « La France et l’Afrique sous Macron — À qui a profité l’ambiguïté ? », publié prochainement aux Éditions EGS. À travers enquêtes, analyses et décryptages géopolitiques, cette série explore les transformations profondes de la relation franco-africaine entre 2017 et 2026.
Précommande et informations sur editionegs.com
Prochain article : Mali, Niger, Burkina, Tchad, Sénégal — comment la France a perdu cinq pays en quatre ans.
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