Un continent qui présente les taux de défaut les plus bas du monde sur ses infrastructures emprunte à des taux que des économies bien plus fragiles n’accepteraient pas. C’est le paradoxe que démonte le premier grand essai économique consacré au coût du financement en Afrique.
Il arrive que les chiffres, lorsqu’on les rapproche les uns des autres, produisent une évidence si nette qu’elle en devient choquante. C’est le cas ici. L’Afrique subsaharienne affiche, sur trente ans de données réelles compilées par vingt-sept institutions financières de développement, des taux de défaut sur sa dette d’infrastructure inférieurs à deux pour cent — le taux le plus bas au monde. Et pourtant, quand un pays africain cherche à financer une centrale solaire, un réseau d’eau ou une école, le coût du capital qu’on lui impose est, en moyenne, sept fois supérieur à celui d’un projet identique en Europe.
Ce paradoxe — les fondamentaux de crédit les plus sûrs, le capital le plus cher — est au cœur de La Malédiction du Capital Cher, le nouvel essai que les Éditions EGS s’apprêtent à publier. Son auteur, Manissingan, y développe une thèse précise : le principal obstacle au développement économique africain n’est pas l’absence de capitaux. C’est le coût excessif de leur accès.
« Le capital africain existe. Il n’est pas mobilisé. Ce qui manque, ce ne sont pas les ressources — c’est le prix auquel elles sont disponibles. »— Manissingan, La Malédiction du Capital Cher, Éditions EGS 2026
Un livre qui arrive au bon moment
En juillet 2025, cent quatre-vingt-douze gouvernements réunis à Séville adoptaient le Compromiso de Sevilla — le premier cadre intergouvernemental sur le financement du développement depuis dix ans. Le texte reconnaissait officiellement que les pays en développement font face à des coûts d’emprunt deux à quatre fois supérieurs à ceux des pays avancés. Deux mois plus tôt, les chefs d’État africains s’étaient réunis à Lomé pour adopter, pour la première fois de leur histoire collective, une position commune sur le coût du capital et la réforme des agences de notation souveraines.
Ces deux événements signalent que le débat a changé de nature. Il ne s’agit plus de savoir si le système financier mondial désavantage structurellement l’Afrique. La communauté internationale l’a officiellement reconnu. Il s’agit désormais de comprendre comment — et de savoir quoi faire. C’est exactement l’objet de cet essai.
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Le surcoût énergétique africainFinancer un projet d’énergie en Afrique coûtait sept fois plus cher qu’en Europe en 2021 — à technologie identique.
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Le coût des notations biaiséesSelon le PNUD, seize pays africains pourraient économiser jusqu’à 74,5 milliards de dollars avec des notations souveraines objectives.
Ce que le livre démontre
La Malédiction du Capital Cher n’est pas un rapport d’expertise, ni un catalogue de statistiques. C’est une enquête intellectuelle qui progresse par couches successives, à la manière des grands essais économiques contemporains. Chaque chapitre identifie un mécanisme distinct qui contribue au surcoût. Ensemble, ils dessinent une démonstration cohérente d’un phénomène qui n’avait jamais été analysé avec cette rigueur sous un angle continental.
Structure de l’ouvrage
- 1Le diagnosticComment mesure-t-on le coût du capital ? Cinq instruments, un seul constat convergent.
- 2La prime de risqueLe risque africain est-il ce que les marchés en disent ? La réponse des données sur trente ans.
- 3Les banques africainesComment un secteur ultra-rentable peut-il aussi mal servir ses entrepreneurs ?
- 4La macroéconomie du capital cherInflation, risque de change et péché originel : les contraintes qui opèrent à l’échelle des nations.
- 5L’architecture financière mondialeDes règles conçues sans l’Afrique, des indices qui l’excluent, une gouvernance déséquilibrée.
- 6Les solutionsCe qui fonctionne déjà, ce qui peut fonctionner, dans quel ordre agir — avec des preuves africaines.
Des données primaires inédites
Ce qui distingue cet ouvrage des nombreuses publications consacrées au développement africain, c’est son ancrage empirique. Manissingan s’appuie notamment sur les premières données publiques du GEMs Consortium — la plus grande base de données mondiale sur le risque de crédit réel dans les marchés émergents, rendue accessible pour la première fois en 2024-2025. Ces données, issues de quatre décennies de prêts réels, permettent enfin de confronter la perception du risque africain à la réalité mesurée des défauts et des récupérations.
Le résultat est saisissant : les emprunteurs africains remboursent leurs dettes, et quand ils font défaut, les prêteurs récupèrent une proportion de leur mise supérieure à celle observée sur les marchés obligataires conventionnels. Ce fait, documenté pour la première fois à cette échelle, est la pierre angulaire de la démonstration.
La thèse en une phrase
L’Afrique ne paie pas le capital cher parce qu’elle est risquée. Elle le paie cher parce qu’elle est perçue comme risquée — par des mécanismes d’évaluation biaisés et des règles d’allocation inadaptées.
Des exemples africains qui réfutent la fatalité
Sa force, et peut-être sa contribution la plus originale, est de montrer que des alternatives existent — et qu’elles ont déjà été testées, en Afrique, avec des résultats documentés.
Le Maroc a développé un marché obligataire en dirham avec des maturités allant jusqu’à trente ans, attirant des investisseurs institutionnels étrangers sur sa dette locale. Le Rwanda, sans ressources naturelles, a construit en vingt ans une crédibilité institutionnelle qui lui vaut une notation souveraine supérieure à celle de pays bien plus riches. La Côte d’Ivoire, en janvier 2024, a vu sa demande obligataire sursouscrite huit fois. L’Éthiopie a donné accès à cent cinquante millions de dollars de crédit à plus de trois cent quatre-vingt mille petites entreprises — en utilisant les données des téléphones mobiles comme substitut aux garanties physiques.
Ces réussites sont des preuves de concept qui réfutent la fatalité. Et c’est sur elles que s’appuie le chapitre final pour proposer une feuille de route concrète, hiérarchisée et réaliste.
Pour qui est ce livre ?
Pour le ministre des finances qui cherche à comprendre pourquoi son pays paie des taux prohibitifs malgré une gestion rigoureuse. Pour l’investisseur qui s’interroge sur la pertinence de ses modèles d’allocation. Pour l’entrepreneur africain dont le dossier de crédit a été rejeté sans explication convaincante. Pour l’étudiant en économie qui sent que quelque chose cloche dans les explications habituelles du sous-développement. Et pour le lecteur cultivé qui veut comprendre, simplement et rigoureusement, l’un des mécanismes les plus importants — et les moins discutés — de la géopolitique économique contemporaine.
Parution 2026 — Éditions EGS
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