Un mot qui divise autant qu’il intrigue
Si vous avez déjà suivi les débats politiques camerounais sur Facebook, WhatsApp ou YouTube, vous avez forcément rencontré ce mot :
Tontinard.
Pour certains, il désigne simplement un militant ou un sympathisant du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC).
Pour d’autres, il s’agit d’une étiquette politique chargée de sous-entendus communautaires, économiques et identitaires.
Comme le mot « sardinard », devenu célèbre dans les affrontements politiques de la diaspora camerounaise, le terme « tontinard » dépasse largement son sens apparent.
Car derrière ce mot se cache une histoire beaucoup plus ancienne que les élections de 2018.
Une histoire qui commence bien avant les réseaux sociaux.
Une histoire qui commence avec la tontine.
Avant la politique : la puissance discrète de la tontine
La tontine est l’une des plus anciennes institutions économiques africaines.
Bien avant l’apparition des banques modernes dans de nombreuses régions du continent, les populations avaient développé leurs propres mécanismes d’épargne et de financement collectif.
Le principe est simple.
Des membres cotisent régulièrement dans une caisse commune.
À tour de rôle, chacun bénéficie du montant collecté.
Mais dans la pratique, la tontine est bien plus qu’un simple système d’épargne.
Elle finance :
- les études ;
- les commerces ;
- les maisons ;
- les investissements agricoles ;
- les projets familiaux ;
- les entreprises.
Dans certaines régions du Cameroun, elle est devenue un véritable moteur de mobilité sociale.
Pour beaucoup de familles, la tontine a permis de réaliser ce que ni les banques ni l’État ne pouvaient financer.
Elle a créé de la confiance.
Elle a créé de la solidarité.
Elle a créé de la richesse.
Pourquoi la tontine est-elle devenue un symbole ?
Au fil des décennies, certaines communautés camerounaises ont acquis une réputation particulière dans le commerce, l’entrepreneuriat et les activités économiques.
La communauté bamiléké figure souvent au centre de cette représentation.
Pour ses admirateurs, elle incarne :
- le travail ;
- l’esprit d’entreprise ;
- la capacité à partir de rien ;
- la solidarité économique ;
- l’investissement collectif.
Pour ses détracteurs, elle symbolise parfois :
- le communautarisme ;
- la recherche du profit à tout prix ;
- l’influence économique excessive ;
- certaines formes de corruption ou de favoritisme.
Qu’elles soient justifiées ou exagérées, ces perceptions se sont progressivement installées dans l’imaginaire collectif.
Le mot « tontine » est alors devenu bien plus qu’un simple mécanisme financier.
Il est devenu un symbole.
La naissance du mot tontinard
Le terme apparaît véritablement dans le débat public à partir de la montée en puissance du MRC et de son leader Maurice Kamto.
Selon plusieurs observateurs, le mot est popularisé par le politologue Owona Nguini après une déclaration attribuée à Maurice Kamto lors d’un meeting à Baham.
L’idée exprimée était simple :
de nombreux Camerounais auraient le sentiment de cotiser, de travailler et de produire des richesses sans bénéficier équitablement des retombées du système politique.
La référence à la tontine s’impose alors naturellement.
Le mot « tontinard » est lancé.
Très rapidement, il se répand sur les réseaux sociaux.
Puis dans les médias.
Puis dans la rue.
Comme souvent dans l’histoire politique, un mot nouveau permet soudain de résumer une multitude de tensions anciennes.
Quand une pratique économique devient une identité politique
Le succès du mot « tontinard » ne s’explique pas uniquement par l’actualité politique.
Il s’explique surtout par ce qu’il réveille.
Car derrière le débat électoral apparaît une question beaucoup plus profonde :
que se passe-t-il lorsqu’une puissance économique aspire à accéder au pouvoir politique ?
Pendant longtemps, une partie de l’opinion publique a considéré que certaines communautés exerçaient déjà une influence importante dans :
- le commerce ;
- les marchés ;
- les réseaux d’affaires ;
- l’entrepreneuriat privé.
Dans cette lecture, l’État apparaissait comme le dernier centre de pouvoir échappant encore à cette influence.
L’émergence du MRC est alors interprétée de deux manières radicalement opposées.
Pour ses partisans :
il s’agit d’une alternance démocratique normale.
Pour ses adversaires :
il s’agit parfois de la conquête du dernier bastion stratégique du pays.
C’est cette opposition de perceptions qui donne au mot « tontinard » sa puissance émotionnelle.
Le véritable problème : la peur de l’autre
Au fil des années, le mot cesse progressivement de désigner un militant.
Il devient une identité.
Puis une frontière.
Puis parfois une accusation.
Le débat politique se transforme alors.
Les programmes passent au second plan.
Les intentions supposées prennent le dessus.
Chaque camp commence à interpréter l’autre à travers ses propres peurs.
Pour certains :
l’alternance devient une nécessité.
Pour d’autres :
elle devient une menace.
La compétition électorale cesse alors d’opposer uniquement des projets.
Elle oppose des représentations.
Des mémoires.
Des méfiances.
Des identités.
Pour prolonger cette réflexion, retrouvez également le roman Le Bal des Vautours sur le Continent, dans lequel Manissingan explore les fractures politiques, identitaires et diasporiques qui traversent la société camerounaise actuelle.
Pourquoi les élections camerounaises peinent à produire l’alternance
Le mot « tontinard » permet peut-être de comprendre l’un des blocages majeurs de la vie politique camerounaise.
Dans une démocratie apaisée, les citoyens choisissent entre des programmes.
Mais lorsque les appartenances communautaires deviennent centrales, une partie des électeurs ne vote plus seulement pour un projet.
Elle vote aussi pour empêcher l’arrivée d’un autre groupe au pouvoir.
Dès lors, chaque élection ressemble à un affrontement existentiel.
Chaque victoire est vécue comme une conquête.
Chaque défaite comme une menace.
Cette logique fragmente progressivement le corps national.
Elle nourrit la méfiance.
Et elle rend l’alternance plus difficile.
La véritable ironie du mot tontinard
La véritable ironie du mot est peut-être là.
La tontine est née pour rassembler.
Elle repose sur la confiance.
Sur la solidarité.
Sur l’entraide.
Sur la capacité d’un groupe à construire ensemble.
Pourtant, lorsqu’elle est entrée dans le champ politique, elle est devenue l’un des symboles les plus clivants du Cameroun contemporain.
Ce qui servait à financer les études, les maisons ou les entreprises est devenu un marqueur identitaire.
Ce qui devait unir est devenu un motif de division.
Une leçon pour le Cameroun
La véritable leçon du mot « tontinard » ne réside peut-être pas dans ce qu’il dit d’une communauté particulière.
Elle réside dans ce qu’il révèle de la société camerounaise elle-même.
Car lorsqu’une élection est perçue comme un affrontement entre identités plutôt qu’entre projets, le risque est que chaque camp considère sa survie comme plus importante que l’avenir collectif.
Les débats deviennent plus passionnés.
Les compromis deviennent plus rares.
Et les problèmes quotidiens des populations passent progressivement au second plan.
C’est précisément dans cet espace de méfiance, de peur, d’ambitions et de rivalités que se déroule ce que beaucoup de Camerounais observent aujourd’hui :
un véritable bal des vautours.
À lire également
Découvrez notre article sur l’origine du mot « sardinard » et comment une simple boîte de sardines est devenue l’un des symboles politiques les plus célèbres du Cameroun contemporain.
Pour prolonger cette réflexion, retrouvez également le roman Le Bal des Vautours sur le Continent, dans lequel Manissingan explore les fractures politiques, identitaires et diasporiques qui traversent la société camerounaise actuelle.
FAQ : Le mot tontinard
Que signifie le mot tontinard ?
Le mot tontinard désigne généralement un sympathisant ou militant associé au MRC dans le débat politique camerounais. Son origine est liée au mot tontine.
Qu’est-ce qu’une tontine ?
Une tontine est un système d’épargne et de financement collectif très répandu en Afrique permettant de financer des projets personnels, familiaux ou professionnels.
Pourquoi le mot tontinard est-il devenu politique ?
Le terme est apparu dans le contexte des débats politiques autour du MRC et de Maurice Kamto. Il a progressivement dépassé la politique pour devenir un symbole identitaire et sociologique.
Le mot tontinard est-il péjoratif ?
À l’origine, il était souvent utilisé de manière critique. Avec le temps, certains sympathisants ont fini par se réapproprier le terme.
Quelle différence entre tontinard et sardinard ?
Le mot tontinard est associé au MRC et à la symbolique de la tontine. Le mot sardinard est associé aux soutiens du pouvoir et tire son origine de la distribution de sardines lors de certains rassemblements politiques.
